AA / Paris / Ümit Dönmez
L'avocat Romain Ruiz a estimé que l'attentat terroriste raciste perpétré vendredi 23 octobre à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines, avait été favorisé par la banalisation des discours racistes et islamophobes dans le débat public français, mettant en cause la responsabilité politique et idéologique de l'extrême droite, de certains médias et des gouvernements successifs d'Emmanuel Macron.
« Il est clair, net et évident que cet homme s'est nourri d'une libération de la parole raciste et islamophobe », a déclaré à Anadolu l'avocat, qui intervient notamment dans des affaires pénales et antiterroristes.
Romain Ruiz a estimé que cette banalisation constituait un facteur majeur dans le passage à l'acte, tout en soulignant la nécessité d'examiner également le profil psychologique du suspect.
« Lorsque nous nous étions vus concernant la plainte que j'avais déposée contre l'IFOP dans l’intérêt de plusieurs Conseils départementaux du culte musulman, j'avais parlé de carburant pour les architectes de la haine », a-t-il rappelé, avant d'ajouter : « Force est de constater qu'aujourd'hui, ce carburant a trouvé un moteur et que l'explosion a eu lieu. »
- Un mort et plusieurs blessés dans une attaque qualifiée de terroriste
L'attaque, menée vendredi matin par un homme de 39 ans armé d'un pistolet-mitrailleur, a fait un mort, un homme de 26 ans, et plusieurs blessés, dont une enfant de 12 ans, selon les autorités.
Le suspect, identifié comme Kevin T., a ouvert le feu à plusieurs reprises depuis son véhicule dans les rues des deux communes, parcourant une douzaine de kilomètres et tirant au moins 128 munitions sur huit scènes de crime, selon les précisions apportées lundi par le procureur national antiterroriste Olivier Christen.
Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s'est saisi de l'affaire, ouvrant notamment une enquête pour assassinat et tentatives d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste, avec la circonstance aggravante de motivations racistes, ethniques, nationales ou religieuses.
Le président Emmanuel Macron, qui s'est rendu sur les lieux vendredi, a dénoncé un « attentat terroriste raciste », évoquant un « tournant dans la vie de notre République et de notre Nation » et affirmant que « c'est la première fois qu'il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu'on leur donne », des propos qui ont suscité une polémique en raison de précédents attentats visant des minorités en France.
Le suspect, dont la garde à vue a repris lundi après une période d'observation psychiatrique, ne conteste pas la matérialité des faits, mais conteste leur caractère raciste, selon le procureur.
- Une différence de traitement judiciaire dénoncée
Romain Ruiz a contesté l'idée selon laquelle l'attaque de Trappes constituerait un phénomène inédit en France, rappelant plusieurs crimes visant des musulmans ou des personnes issues de minorités.
« Non, ce n'est pas la première fois que le racisme et l'islamophobie tuent en France », a-t-il insisté.
L'avocat a notamment évoqué l'attaque contre la mosquée de Bayonne en octobre 2019, l'assassinat d'Aboubakar Cissé dans une mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard, en avril 2025, ainsi que celui d'Hichem Miraoui à Puget-sur-Argens, dans le Var, en mai de la même année.
L'assassinat d'Aboubakar Cissé, jeune ressortissant malien tué de dizaines de coups de couteau dans un lieu de culte musulman, n'avait pas entraîné la saisine du PNAT, malgré les propos hostiles à l'islam attribués à l'auteur présumé.
Le meurtre d'Hichem Miraoui, ressortissant tunisien abattu à Puget-sur-Argens, avait en revanche conduit à l'ouverture d'une enquête antiterroriste et à la mise en examen du suspect pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste.
« Il faut bien comprendre que le Parquet national antiterroriste a historiquement eu énormément de mal à se positionner lorsque les victimes étaient musulmanes ou d'une confession, on va dire, minoritaire en France », a estimé Romain Ruiz.
L'avocat a notamment dénoncé le recours, selon lui, plus fréquent aux explications psychiatriques lorsque les violences sont commises par des individus animés par une idéologie raciste ou d'extrême droite, contrairement au traitement réservé aux affaires de terrorisme dit "djihadiste".
« Quelqu'un qui tue au nom de l'ultra-droite et qui s'en prend à des musulmans ou à des personnes racisées n’est pas fou. Il est fasciste, il est islamophobe, il est raciste », a-t-il déclaré
« Essayer de mettre sur le même plan le racisme et la maladie mentale, c'est invisibiliser le racisme », a-t-il poursuivi.
Cette critique intervient alors que le suspect de Trappes a fait l'objet d'une observation psychiatrique après son interpellation, avant la reprise de sa garde à vue lundi.
Interrogé sur les raisons juridiques susceptibles d'expliquer les différences de qualification entre les affaires de terrorisme "islamiste" et les crimes commis par des individus proches de l'extrême droite, Romain Ruiz a livré une critique plus générale du fonctionnement de la justice antiterroriste française.
« Juridiquement, vous savez, en matière antiterroriste, le droit, c'est un alibi pour la répression », a-t-il soutenu.
Selon lui, « le fondement, c'est l'État qui désigne ses ennemis », ce qui conduirait les autorités à appréhender différemment les violences selon leur origine idéologique.
« Lorsqu'il s'agit de dire qu'il y a aujourd'hui un racisme qui tue en France, qu'il y a une islamophobie qui tue en France, qu'il y a des partis d'extrême droite qui évidemment attisent la haine et arment idéologiquement des assassins qui aujourd'hui vont prendre des armes et vont ensuite aller tirer dans les rues de France, eh bien là, on constate que l'État bégaie », a-t-il dénoncé.
- Romain Ruiz appelle à abolir la notion de terrorisme
L'avocat est allé plus loin, remettant en cause l'utilité de la qualification de terrorisme, qu'il considère comme une catégorie juridique trop large, susceptible d'occulter les motivations réelles des violences.
« Je suis fondamentalement, à titre personnel, contre l'utilisation, le maintien de l'utilisation du terme terrorisme », a-t-il déclaré.
« Et je crois qu'il faut abolir ce terme », a-t-il ajouté.
Pour Romain Ruiz, la qualification terroriste peut contribuer à placer sous une même catégorie des actes de nature et de gravité différentes, au détriment d'une analyse de leurs causes idéologiques.
« Un crime raciste, c'est un crime raciste. Un crime islamophobe, c'est un crime islamophobe », a-t-il insisté.
L'avocat considère que le recours systématique à la notion de terrorisme peut empêcher de désigner précisément les motivations des auteurs et permettre à l'État d'utiliser une même qualification contre des formes de violence très différentes.
« Le terrorisme, ça permet d'aplanir, si vous voulez, de mettre sur le même niveau à peu près n'importe quelle action violente qui est mue par une conviction, une idéologie », a-t-il expliqué.
Il a également exprimé ses inquiétudes quant à l'utilisation de l'antiterrorisme contre des mouvements de contestation politique, citant notamment les initiatives de Donald Trump aux États-Unis visant les mouvements antifascistes.
- Le RN et certains médias accusés d'alimenter la radicalisation raciste
Romain Ruiz a établi un lien entre la diffusion de certains discours politiques et médiatiques et les références idéologiques retrouvées, selon son expérience, dans des dossiers concernant des militants de l'ultradroite.
« Bien évidemment que ce que révèlent les dossiers d'ultra-droite, dont certains que j'ai pu consulter, en réalité, c'est une base idéologique qui est évidemment puisée dans des théories qui aujourd'hui ont droit de cité dans les médias, ont droit de cité dans la bouche d'un certain nombre de responsables politiques », a-t-il affirmé.
Il a notamment cité les théories du « grand remplacement », de « l'invasion migratoire » et de « l'ensauvagement de la France ».
L'avocat a également évoqué le rôle des contenus diffusés sur les réseaux sociaux et des recherches effectuées sur Internet, désormais examinées par les enquêteurs, y compris celles réalisées au moyen d'outils d'intelligence artificielle.
« Moi, j'ai le souvenir assez saillant quand même de dossiers terroristes que j'ai pu lire, dans lesquels, finalement, les membres de ces cellules d'ultra-droite consommaient très régulièrement du contenu qui venait du Rassemblement National, de Marine Le Pen, de Jordan Bardella », a-t-il expliqué.
Il a également mis en cause CNews, Frontières et le Journal du dimanche (JDD), accusant cette sphère médiatique et politique d'alimenter des représentations susceptibles de favoriser la radicalisation.
« On est sur des gens qui puisent leurs racines idéologiques dans la parole du Rassemblement National directement, de CNews, de Frontière, du JDD », a-t-il déclaré.
L'avocat a appelé les citoyens ne faisant pas directement l'objet de ces discours à prendre conscience de la menace qu'ils peuvent représenter pour les minorités.
« Nous devons prendre conscience que nos compatriotes musulmans sont en danger », a-t-il lancé.
Interrogé sur les déclarations attribuées au suspect de Trappes, qui aurait affirmé vouloir venger les commerçants victimes des violences commises lors des manifestations du 17 octobre, Romain Ruiz a considéré que la répétition de certains récits médiatiques pouvait conduire des individus radicalisés à associer collectivement les personnes issues de l'immigration à la délinquance et aux violences urbaines.
L'avocat a toutefois distingué les responsabilités politiques et morales qu'il attribue à certains responsables publics et médias de leur éventuelle responsabilité pénale.
« Moi, je ne suis pas du tout pour l'extension de la responsabilité pénale au-delà du raisonnable », a-t-il précisé.
« Mais par contre, politiquement et moralement, ces gens-là ont une responsabilité », a-t-il souligné.
- Emmanuel Macron et ses gouvernements également mis en cause
L'avocat ne limite pas ses critiques au Rassemblement national (RN) et aux autres formations d'extrême droite.
« La responsabilité, elle n'incombe pas qu'au Rassemblement national, qu'à Éric Zemmour et qu'à tous ces partis de haine », a-t-il affirmé.
« Elle incombe aussi au président de la République et à ses gouvernements successifs », a-t-il poursuivi, estimant que les responsables du bloc central avaient « évidemment soufflé sur les braises ».
Romain Ruiz a particulièrement critiqué le rôle de plusieurs responsables politiques issus de la droite et des gouvernements successifs, notamment l'ancien ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau, qu'il accuse d'avoir contribué à banaliser des positions proches de l'extrême droite.
Il a également dénoncé l'affaiblissement de ce qui avait été présenté comme un front républicain contre le RN lors des élections législatives anticipées de 2024.
« L'arc républicain n’a jamais tiré aucune flèche contre la haine, c’était de la poudre aux yeux », a-t-il soutenu, estimant qu'il s'agissait avant tout d'un instrument électoral du bloc central et non d'une véritable stratégie contre l'extrême droite.
« Cet arc, on l’a très vite rangé dans son carquois au lendemain des élections législatives », a-t-il ironisé.
Selon lui, les concessions politiques et idéologiques faites depuis plusieurs années ont contribué à affaiblir les protections symboliques et institutionnelles contre le racisme.
« C'est le moment de comprendre qu'on a fait sauter tellement de digues qu'aujourd'hui, il y en a plus une seule qui protège nos compatriotes musulmans », a-t-il déclaré.
L'avocat a appelé le pouvoir exécutif à reconnaître sa part de responsabilité dans la dégradation du climat politique et social.
« Il va falloir reconnaître qu'on a fait des erreurs et des erreurs gravissimes », a-t-il affirmé.
- La progression du RN et le désespoir social
L'entretien a également porté sur la popularité persistante du Rassemblement national, notamment de Jordan Bardella, malgré les controverses entourant son passé et les révélations de Mediapart sur des écrits antisémites qui lui sont attribués.
Romain Ruiz a considéré que cette popularité traduisait notamment le désespoir économique et social d'une partie des électeurs, sans nécessairement signifier que tous adhèrent aux discours racistes ou antisémites.
« Je ne suis pas de ceux qui pensent que tous les électeurs du Rassemblement national sont racistes et antisémites ou islamophobes », a-t-il déclaré.
« Je crois que la majeure partie d'entre eux sont tout simplement désespérés », a-t-il poursuivi, évoquant les difficultés quotidiennes liées au pouvoir d'achat et aux conditions de vie.
L'avocat a estimé que les préoccupations économiques pouvaient conduire certains électeurs à relativiser les accusations de racisme ou d'antisémitisme visant des responsables politiques.
Il a appelé à reconstruire un véritable front républicain reposant sur une mobilisation citoyenne, au-delà des seules organisations partisanes et des échéances électorales.
« Moi, je crois que le sursaut, il doit être populaire, il doit partir de la base, se construire en dehors des partis », a-t-il estimé.
Il a notamment salué la mobilisation de la jeunesse française, engagée ces dernières semaines dans plusieurs mouvements sociaux et manifestations contre les politiques gouvernementales.
« Les élections présidentielles ne vont pas nous sauver du fascisme », a-t-il affirmé, avant d'ajouter : « Ce qui va nous sauver du fascisme, je pense, c'est ce qu'on voit dans la rue depuis un certain temps. »
- Désinformation et fausses images : un risque supplémentaire de radicalisation
Romain Ruiz a enfin alerté sur la circulation de fausses informations et d'images trompeuses, notamment à l'occasion des manifestations des 17 et 24 octobre en France.
L'avocat a évoqué la diffusion d'images générées par intelligence artificielle présentant de prétendues scènes de violences et de pillages, ainsi que la circulation d'images de manifestations étrangères attribuées à tort à des événements français.
Il a notamment accusé CNews d'avoir présenté des images de manifestations survenues en Albanie comme des scènes se déroulant à Paris.
Pour l'avocat, cette désinformation contribue à construire une représentation déformée de la société, dans laquelle les populations immigrées ou racisées peuvent être collectivement associées à des violences dont elles ne sont pas responsables.
Il a néanmoins rejeté l'idée de nouvelles sanctions étatiques contre les médias concernés, privilégiant une réponse citoyenne.
« Je refuse d'attendre quoique ce soit d'un État qui a failli, c'est au peuple qu'il appartient de boycotter ces chaînes-là », a-t-il déclaré, appelant le public à privilégier les sources d'information vérifiées et fiables.
« Restons sur les faits, restons factuels et ensuite, on pourra parler de pluralisme et de débat d'idées », a-t-il insisté.
L'avocat a toutefois reconnu l'ampleur des difficultés posées par la fragmentation des espaces d'information et la multiplication des discours contradictoires sur les réseaux sociaux.
« Je crois qu'il faut qu'on s'éduque tous, en tant que peuple, voilà, à un concept qu'on a oublié : la vérité », a-t-il déclaré.
Il a conclu en appelant à reconstruire une réalité commune, préalable selon lui à tout dialogue sur le racisme, l'islamophobie et les fractures qui traversent la société française.
« Il faut que nous retrouvions une réalité commune, basée sur les faits. Sans cela, aucun débat n'est possible. Restons factuels et ensuite, on pourra parler de pluralisme et de débat d'idées », a-t-il insisté.
« Pour moi, la première marche de cet édifice qui va être long, c'est ça : retrouver une vérité commune, retrouver la réalité et être capable aussi de se dire collectivement qu'on a laissé entrer le loup dans la bergerie », a-t-il conclu.